Dans un rapport de 112 pages publié en juin 2026, l’Institut Thomas More passe au crible cinquante décisions prises entre 1975 et 2025. Son diagnostic est sévère : le déclin français serait moins le fruit d’une fatalité économique que celui d’une succession de choix politiques ayant progressivement fragilisé l’économie, les services publics, les institutions et la cohésion nationale.
Le titre donne le ton : « 1975-2025 : les 50 décisions qui ont coulé la France ». Coordonné par Jean de Belot, Tarick Dali et Jean-Thomas Lesueur, le rapport entend établir un « diagnostic » avant de formuler des propositions de redressement, annoncées par l’Institut pour l’automne 2026. Le calendrier n’est pas anodin : le document s’inscrit explicitement dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027.
Une France qui aurait progressivement décroché
La démonstration repose sur une idée centrale : le déclassement français ne serait pas principalement dû aux bouleversements extérieurs, mais à l’accumulation de décisions nationales.
L’Institut reconnaît pourtant le poids de la mondialisation, des transformations industrielles, de la révolution numérique et, désormais, de l’intelligence artificielle. Mais il considère que ces mutations n’expliquent pas à elles seules la trajectoire française. Selon les auteurs, la France disposait encore en 1975 d’importants atouts industriels, économiques et diplomatiques et aurait pu suivre une autre trajectoire.
Le rapport transforme ainsi cinquante années de politique publique en une sorte de chronologie du déclassement.
De l’école aux retraites, une longue liste de choix contestés
Les auteurs retiennent des décisions très différentes : le collège unique de 1975, le regroupement familial de 1976, le numerus clausus, la retraite à 60 ans, les lois de décentralisation, le RMI, les 35 heures, l’euro, la réforme de l’hôpital, la réduction des moyens de la Défense, l’évolution du nombre de fonctionnaires, la cession de la branche énergie d’Alstom, la fermeture de Fessenheim ou encore certaines politiques environnementales et éducatives récentes.
Le fil conducteur est celui d’un État devenu, selon l’Institut, trop coûteux, trop centralisé et trop réglementaire. Les auteurs estiment que l’accumulation de dépenses publiques, de normes et de mécanismes de redistribution aurait progressivement pénalisé le travail, l’investissement et la compétitivité.
Sur le plan économique, ils établissent notamment un lien entre la hausse des prélèvements, la désindustrialisation, la faiblesse de la croissance et l’affaiblissement des finances publiques. Sur le plan social, ils dénoncent ce qu’ils considèrent comme une extension excessive de l’État-providence et une perte de l’ascenseur social.
Immigration, sécurité et identité : le volet le plus polémique
Le rapport ne se limite toutefois pas à l’économie. Une part importante de son analyse porte sur l’immigration, l’assimilation, la sécurité, la justice et l’identité nationale.
L’Institut estime que plusieurs décisions prises depuis les années 1970 ont contribué à une fragmentation de la société française et critique notamment le passage d’une logique d’assimilation à une logique qu’il qualifie de « communautariste ». Il établit également un lien entre immigration, insécurité et perte de contrôle de certains territoires.
Cette partie constitue sans doute le volet le plus politique et le plus contestable du rapport : elle repose davantage sur une interprétation idéologique de l’évolution de la société française que sur une démonstration causale permettant d’attribuer directement les phénomènes observés aux décisions retenues.
Un réquisitoire qui dépasse largement l’économie
Au fil des 50 mesures, le rapport dessine finalement une vision globale du « modèle français ». Pour ses auteurs, le problème n’est pas une réforme particulière mais l’accumulation de choix allant dans la même direction : davantage d’État, davantage de dépenses, davantage de réglementation et, parallèlement, une moindre exigence dans l’école, la justice ou la transmission culturelle.
L’Institut identifie ainsi plusieurs catégories de risques : insécurité économique et sociale, insécurité physique et judiciaire, insécurité politique et crise identitaire. Ces phénomènes se renforceraient mutuellement et alimenteraient, selon lui, le pessimisme et la défiance des Français envers leurs institutions.
Un rapport à lire comme une thèse, pas comme un consensus
Le principal intérêt du document est de proposer une lecture d’ensemble sur un demi-siècle de décisions publiques, en mettant en évidence leurs effets cumulés. L’Institut affirme s’appuyer sur des statistiques et des rapports publics pour mesurer les conséquences des décisions étudiées. Il reconnaît cependant que la sélection des cinquante décisions relève d’un choix des auteurs et que d’autres pourraient être retenues.
Il faut donc lire ce document pour ce qu’il est : un rapport de think tank, assumant une orientation libérale-conservatrice et proposant une interprétation politique du déclin français, et non une expertise indépendante établissant scientifiquement que ces cinquante décisions seraient les causes du déclassement du pays.
Le véritable enjeu : peut-on encore inverser la tendance ?
C’est finalement la question qui sous-tend l’ensemble du rapport. Après avoir dressé le constat d’un pays qu’il juge affaibli économiquement, institutionnellement et culturellement, l’Institut Thomas More veut passer du diagnostic au remède.
Il annonce pour l’automne « 50 décisions pour redresser la France ». Le rapport actuel apparaît donc comme la première moitié d’un projet plus vaste : identifier les responsables et les choix du passé avant de proposer, à l’approche de 2027, une autre trajectoire politique.
En résumé : derrière le titre volontairement provocateur, le rapport défend une thèse cohérente : la France ne se serait pas « effondrée » en raison d’un événement unique, mais aurait progressivement accumulé des choix politiques coûteux et parfois contradictoires. Une thèse qui nourrit le débat, mais qui doit être confrontée à d’autres analyses économiques, historiques et sociales avant d’être considérée comme un constat établi.